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Récemment j’ai eu la chance de rencontrer Jean-Jacques Pauvert, le père spirituel des Editions Rue Fromentin.
L’intégrale de l’entretien est là.
Alors là c’est facile. Vraiment facile. Demandez à Jean-Jacques Pauvert comment il a commencé :
“Sartre avec sa générosité coutumière me donne le texte qu’il a écrit dans les Cahiers du Sud sur Camus. Je marche dans la rue, et là, je vois Rue de Seine “Henri Dieval, imprimeur”. Je rentre, je leur dit : “voilà j’ai un texte pour faire un livre”. Ils me posent plein de questions, évidemment je ne savais rien. Et voilà comment je deviens éditeur”.
Bon en 2009, les choses n’ont pas changé tant que ça.
Il vous faut : un texte + les droits qui vont avec. Je vous conseille pour commencer un auteur libre de droit car : 1) en général il est mort et évite de vous faire la moindre remarque 2) il n’y a pas de contrat à rédiger, ni de droit d’auteur à verser.
Ensuite il faut fabriquer un fichier texte, ce qui peut se révéler très douloureux si le texte n’a pas été numérisé dans Gallica ou Gutenberg, et que vous ne disposez que d’un vieux volume des années 20 avec des pages qui veulent chacune vivre leur vie.
Puis il faut un numéro ISBN (écrire à l’AFNIL). Personnellement je me suis sentie éditrice, le jour où j’ai reçu mes numéros ISBN, ne me demandez pas pourquoi.
Ensuite, il faut trouver un imprimeur, discuter du prix, faire un devis : jusque là tout va bien.
Les choses sérieuses commencent avec la fabrication de la maquette. Il faut créer une identité visuelle suffisamment forte, choisir les polices, et enfin mettre le texte en page.
Suivent les interminables relectures, corrections, avec les paragraphes entiers qui sautent, les ajouts d’annexes toujours plus nombreuses (préfaces, notes), soit quelques dizaines de nuits blanches, et surtout cette panique : se retrouver à signer un B.A.T avec une énorme coquille que l’on aurait oublié. Plus des questions existentielles : mais comment fabrique-t-on un code barre? Pourquoi ce #((] de texte est-il truffé de références obscures que personne ne va comprendre? Combien de notes de bas de page?
Un beau jour, normalement, le pdf est prêt à être envoyé à l’imprimeur. Et un autre jour, on se retrouve avec vingt caisses de livres dans son salon. Mais ceci est une autre histoire…
Les Editions Rue Fromentin sont passées par beaucoup de noms, évidemment, et de patientes recherches à l’INPI, ont finalement éliminé les Editions de l’Enseigne, du Deuxième Souffle, Incipit, Fairmont (mon nom préféré, à cause de Frenchy Fairmont, dans l’Ange des Maudits de Fritz Lang).
Pourquoi Rue Fromentin, alors?
Pendant un temps, cette rue a abrité un disquaire formidable. A mon grand dam, il est parti s’exiler du côté de Bastille (Vinyle Office, rue Trousseau, les disques sont toujours là). Juste avant qu’il ferme, j’y ai trouvé le même jour “Kinda Kinks” et “This is my country”, un signe forcément.
Les rues du neuvième qui bordent Pigalle sont je crois mon quartier préféré de Paris. Il y a les boulevards de Pigalle, la place Clichy, ou le cimetière de Montmartre tout proche. Plus encore c’est un des rares quartiers à n’avoir pas trop changé, je trouve, depuis qu’André Breton, ou Paul Léautaud y habitaient, et leur ombre, celle de Degas, ou de Daniel Halévy traînent encore du côté de la rue Bréda, ou de l’avenue Frochot.
Et enfin, si tout cela ne suffisait pas, Eugène de Fromentin, peintre à demi oublié, a signé un roman incroyable : “Dominique”, qui se hisse sans peine au niveau de “l’Education Sentimentale”, ou de certaines pages de Stendhal.
Voilà le texte que j’avais écrit, au moment de ma première lecture (sur mon ancien blog : les Fleurs de Tarbes):
“Pendant longtemps, Dominique de Fromentin a traîné dans ma bibliothèque, estampillé “petit roman du XIXème”, qu’à l’instar de l’Obermann de Senancour ou du Monsieur de Phocas de Jean Lorrain, il fallait bien que je lise un jour.
Je finis par ouvrir ces livres qui dorment sur les étagères lorsqu’un avis suffisamment enthousiaste lu ou entendu m’y décide, c’est ainsi que j’ai dévoré La Foire aux Vanités de Thackeray, qui attendait son heure depuis des années, sur les conseils enthousiastes d’une amie, ou que finalement j’ai commencé un jour ou l’autre la plupart des livres qui ont compté pour moi. Mais pour Dominique, rien, le pur hasard. Et dès les premières pages – ce ton désabusé mais bienveillant, j’ai su que ce livre méritait mieux que son sujet, qui le portait à tomber dans les tartes à la crème du romantisme plaintif que je déteste, jugez en par vous même : un jeune homme rêveur vit une passion impossible avec une femme mariée, on pouvait s’attendre vraiment au pire. Et le pire est évité tout le temps, grâce à un je ne sais quoi, un détachement, une forme de lucidité supérieure, une élégance, qui tiennent à la structure de l’histoire : leurs amours malheureuses ne mèneront nos héros ni au drame, ni à la mort, mais au contraire Dominique finira par mener une vie sereine dans ses terres, au milieu de cette nature qu’il aime tant. Cette sérénité qui est celle de l’âge adulte, où l’on connaît le prix de ce que l’on a pu perdre plus jeune, prix à payer pour notre bonheur actuel, teinte de mélancolie, et d’une lumière feutrée les premières et dernières pages du livres, qui sont magnifiques. Et la beauté de ce texte vient de cent détails : ces scènes de campagnes mélancoliques sans être tristes- qui font penser à Ruysdael, le caractère soudain d’une séparation pourtant provoquée cent fois, le regard que le héros porte sur la femme qu’il aime lorsqu’elle dort, l’importance de l’oubli et du souvenir. “
En ce moment je travaille avec un graphiste sur la maquette et la couverture des livres de Rue Fromentin. C’est quasiment le plus important, parce que lorsque vous vous lancez, il est d’autant plus important que vos livres attirent l’oeil. Je ne suis pas bibliophile, et ne me suis jamais intéressée aux papiers, aux tirages numérotés, mais j’attache énormément d’importance à l’allure des livres et la typo.
Chaque fois que je vais Caligliani, je suis soufflée par la beauté des livres les anglo saxons, même, et surtout par leurs collections de poches à petit prix. Un de mes directeurs artistiques préférés est ainsi David Pearson, qui a fait un travail exemplaire sur la collection Penguin Great Ideas :



J’aime tellement cette collection que je souhaite m’en inspirer ouvertement pour mon premier livre.
En France, on a quoi?
On a eu Massin, bien sûr, mon adolescence a été hantée par les couvertures des Folio :

Et Jean-Jacques Pauvert, avec notamment sa géniale collection Libertés, jamais égalée :

Mais après c’est tout. Les livres sur les présentoirs des librairies sont – à quelques maisons près, comme Naïve - d’une laideur confondante. Chez Gallimard ils ont décidé de faire peau neuve, et ont saccagé consciensieusement l’équilibre inquiétant, trouvé par Massin, avec une affreuse typo de couleur pour le titre et l’auteur. Quant aux collections de poches, soit on navigue dans le franchement laid ”J’ai lu”, “Presse Pocket”, et “Le livre de poche”, soit dans le chiant /ringard, comme chez Garnier Flammarion. Ce qui est intéressant c’est que la laideur de la conception a été clairement assumée lors du lancement du “Livre de Poche”, il s’agissait de créer une collection dont l’allure assumait clairement le côté bon marché et jetable de l’objet, et en France (ce qui n’arriverait jamais au Japon par exemple), ça veut dire : moche.
Et enfin si vous voulez lire un avis complètement opposé au mien, je vous recommande le (très beau) texte de Michel Houellebecq sur “J’ai Lu”, dans son volume d’articles publié chez Flammarion (Interventions 2).