Memoranda

15 avril 2009

L’oeuvre de Barbey d’Aurevilly est composée de trois parties bien distinctes. La plus connue – à juste titre – ce sont ses merveilleux romans et nouvelles. Si d’aventure vous n’avez jamais lu Les Diaboliques, L’ensorcelée ou Une Vieille Maîtresse, il faut bien entendu vous précipiter sur ces textes fiévreux, romantiques, et sensuels, oeuvre d’un conteur d’exception.

Puis l’oeuvre critique, publiée pour l’essentiel aux Belles Lettres. Barbey a vécu du journalisme et on le suit dans ses emportements, ses erreurs et ses jugements parfois visionnaires.

Et enfin, pour les fétichistes (mais si vous ne l’êtes pas, ce que publie Rue Fromentin ne va pas beaucoup vous intéresser), ses Journaux intitulés Memoranda. Il y en a quatre en tout, dans cette édition on ne trouve que les deux premiers, parce qu’ils forment un tout et retracent les années de jeunesse de Barbey, à l’époque où sa carrière littéraire n’était qu’à peine dessinée, et où le Connétable promenait ses manteaux extravagants et ses fleurs en boutonnière sur le Boulevard des Italiens ou à la rampe de chez Tortoni.

L’on y voit Barbey lire, tenter de percer dans le journalisme, énumèrer ses conquêtes réelles ou imaginaires, décrire chaque jour la lumière parisienne, s’ennuyer dans les soirées, admirer Byron et Brummel, passer des heures à sa toilette, et tenter d’appliquer dans les moindres actions de sa vie les précepte de ce dandysme dont il fut le génial théoricien.

Bref un merveilleux témoignage sur le dandysme, le Paris d’avant Haussmann, la vie sur le Boulevard, et pas l’ombre d’une piste sur la genèse de son oeuvre, même si les obsessions de Barbey s’y trouvent transposées. Mais peut-être est-ce mieux ainsi.

barbey

Pauvert

5 avril 2009

Récemment j’ai eu la chance de rencontrer Jean-Jacques Pauvert, le père spirituel des Editions Rue Fromentin.

L’intégrale de l’entretien est là.

Et voilà à quoi ressemblera Memoranda

30 mars 2009

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Comment fabrique-t-on un livre?

30 mars 2009

Alors là c’est facile. Vraiment facile. Demandez à Jean-Jacques Pauvert comment il a commencé :

« Sartre avec sa générosité coutumière me donne le texte qu’il a écrit dans les Cahiers du Sud sur Camus. Je marche dans la rue, et là, je vois Rue de Seine « Henri Dieval, imprimeur ». Je rentre, je leur dit : « voilà j’ai un texte pour faire un livre ». Ils me posent plein de questions, évidemment je ne savais rien. Et voilà comment je deviens éditeur ».

Bon en 2009, les choses n’ont pas changé tant que ça.

Il vous faut : un texte + les droits qui vont avec. Je vous conseille pour commencer un auteur libre de droit car : 1) en général il est mort et évite de vous faire la moindre remarque 2) il n’y a pas de contrat à rédiger, ni de droit d’auteur à verser.

Ensuite il faut fabriquer un fichier texte, ce qui peut se révéler très douloureux si le texte n’a pas été numérisé dans Gallica ou Gutenberg, et que vous ne disposez que d’un vieux volume des années 20 avec des pages qui veulent chacune vivre leur vie.

Puis il faut un numéro ISBN (écrire à l’AFNIL). Personnellement je me suis sentie éditrice, le jour où j’ai reçu mes numéros ISBN, ne me demandez pas pourquoi.

Ensuite, il faut trouver un imprimeur, discuter du prix, faire un devis : jusque là tout va bien.

Les choses sérieuses commencent avec la fabrication de la maquette. Il faut créer une identité visuelle suffisamment forte, choisir les polices, et enfin mettre le texte en page.

Suivent les interminables relectures, corrections, avec les paragraphes entiers qui sautent, les ajouts d’annexes toujours plus nombreuses (préfaces, notes), soit quelques dizaines de nuits blanches, et surtout cette panique : se retrouver à signer un B.A.T avec une énorme coquille que l’on aurait oublié. Plus des questions existentielles : mais comment fabrique-t-on un code barre? Pourquoi ce #((] de texte est-il truffé de références obscures que personne ne va comprendre? Combien de notes de bas de page?

Un beau jour, normalement, le pdf est prêt à être envoyé à l’imprimeur. Et un autre jour, on se retrouve avec vingt caisses de livres dans son salon. Mais ceci est une autre histoire…

Préfaces

11 mars 2009

Lorsque Martin Page m’a parlé l’été dernier du projet de livre de préfaces qu’il avait, j’avoue, j’ai été un peu jalouse. Tout simplement parce que c’est une idée géniale, rien à redire.

Pendant un temps je ne lisais évidemment ni préface, ni postface, ni notes de bas de pages. Un jour tournant et retournant dans mes mains mon Folio de L’Education Sentimentale, pourtant déjà bien corné, j’avisais en fin de volume un petit texte signé Proust « La beauté grammaticale chez Flaubert ». Ce texte m’a bouleversée, il m’a révélé ce que devait être la critique littéraire

Depuis, au cas où un tel miracle se reproduise, je les lis systématiquement. On va vers un texte parce que d’autres vont en parlent, et la préface en est le moment d’aboutissement, avec le plaisir de la lecture tout proche. Par ailleurs il s’est trouvé que certains auteurs ont écrit dans leurs préfaces leurs plus beaux textes, véritables oeuvre en elle même, dont l’éclat se marie avec celui du texte qui le suit.

Je pense en particulier à la préface de Paulhan pour Histoire d’O, le texte qui m’a fait littéralement devenir fan absolue de Paulhan, mille fois meilleur que le faible Histoire d’O, à celle d’Albert Camus pour les Iles de Jean Grenier, à la préface de Paul Morand pour La Chartreuse de Parme, celle de Pauvert pour Le Voleur de Darien, ou à la superbe (tout arrive) préface de Sartre pour Aden Arabie de Nizan.

D’autres préfaces ne seront jamais écrites hélàs. Blondin aurait dû préfacer Les Deux Etendards, ou Philippe Muray les livres de Houellebecq. Barbey d’Aurevilly aurait dû préfacer La femme abandonnée de Balzac.

Chez Rue Fromentin, je tenterai tant que possible de faire préfacer les rééditions ou certaines oeuvres originales. Chercher le casting idéal est un exercice amusant.

Ah oui et puis pitié pas d’universitaires. Est ce que quelqu’un lit les gros volumes boursouflés de la Pléiade, avec les « notes et variantes » à la fin, qui n’expliquent rien de ce que l’on voudrait savoir?

Pourquoi Rue Fromentin?

8 mars 2009

Les Editions Rue Fromentin sont passées par beaucoup de noms, évidemment, et de patientes recherches à l’INPI, ont finalement éliminé les Editions de l’Enseigne, du Deuxième Souffle, Incipit, Fairmont (mon nom préféré, à cause de Frenchy Fairmont, dans l’Ange des Maudits de Fritz Lang).

Pourquoi Rue Fromentin, alors?

Pendant un temps, cette rue a abrité un disquaire formidable. A mon grand dam, il est parti s’exiler du côté de Bastille (Vinyle Office, rue Trousseau, les disques sont toujours là). Juste avant qu’il ferme, j’y ai trouvé le même jour « Kinda Kinks » et « This is my country », un signe forcément.

Les rues du neuvième qui bordent Pigalle sont je crois mon quartier préféré de Paris. Il y a les boulevards de Pigalle, la place Clichy, ou le cimetière de Montmartre tout proche. Plus encore c’est un des rares quartiers à n’avoir pas trop changé, je trouve, depuis qu’André Breton, ou Paul Léautaud y habitaient, et leur ombre, celle de Degas, ou de Daniel Halévy traînent encore du côté de la rue Bréda, ou de l’avenue Frochot.

Et enfin, si tout cela ne suffisait pas, Eugène de Fromentin, peintre à demi oublié, a signé un roman incroyable : « Dominique », qui se hisse sans peine au niveau de « l’Education Sentimentale », ou de certaines pages de Stendhal.

Voilà le texte que j’avais écrit, au moment de ma première lecture (sur mon ancien blog : les Fleurs de Tarbes):

« Pendant longtemps, Dominique de Fromentin a traîné dans ma bibliothèque, estampillé « petit roman du XIXème », qu’à l’instar de l’Obermann de Senancour ou du Monsieur de Phocas de Jean Lorrain, il fallait bien que je lise un jour.

Je finis par ouvrir ces livres qui dorment sur les étagères lorsqu’un avis suffisamment enthousiaste lu ou entendu m’y décide, c’est ainsi que j’ai dévoré La Foire aux Vanités de Thackeray, qui attendait son heure depuis des années, sur les conseils enthousiastes d’une amie, ou que finalement j’ai commencé un jour ou l’autre la plupart des livres qui ont compté pour moi. Mais pour Dominique, rien, le pur hasard. Et dès les premières pages – ce ton désabusé mais bienveillant, j’ai su que ce livre méritait mieux que son sujet, qui le portait à tomber dans les tartes à la crème du romantisme plaintif que je déteste, jugez en par vous même : un jeune homme rêveur vit une passion impossible avec une femme mariée, on pouvait s’attendre vraiment au pire. Et le pire est évité tout le temps, grâce à un je ne sais quoi, un détachement, une forme de lucidité supérieure, une élégance, qui tiennent à la structure de l’histoire : leurs amours malheureuses ne mèneront nos héros ni au drame, ni à la mort, mais au contraire Dominique finira par mener une vie sereine dans ses terres, au milieu de cette nature qu’il aime tant. Cette sérénité qui est celle de l’âge adulte, où l’on connaît le prix de ce que l’on a pu perdre plus jeune, prix à payer pour notre bonheur actuel, teinte de mélancolie, et d’une lumière feutrée les premières et dernières pages du livres, qui sont magnifiques. Et la beauté de ce texte vient de cent détails : ces scènes de campagnes mélancoliques sans être tristes- qui font penser à Ruysdael, le caractère soudain d’une séparation pourtant provoquée cent fois, le regard que le héros porte sur la femme qu’il aime lorsqu’elle dort, l’importance de l’oubli et du souvenir. « 

De l’importance du graphisme

6 mars 2009

En ce moment je travaille avec un graphiste sur la maquette et la couverture des livres de Rue Fromentin. C’est quasiment le plus important, parce que lorsque vous vous lancez, il est d’autant plus important que vos livres attirent l’oeil. Je ne suis pas bibliophile, et ne me suis jamais intéressée aux papiers, aux tirages numérotés, mais j’attache énormément d’importance à l’allure des livres et la typo.

Chaque fois que je vais Caligliani, je suis soufflée par la beauté des livres les anglo saxons, même, et surtout par leurs collections de poches à petit prix. Un de mes directeurs artistiques préférés est ainsi David Pearson, qui a fait un travail exemplaire sur la collection Penguin Great Ideas : 

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J’aime tellement cette collection que je souhaite m’en inspirer ouvertement pour mon premier livre.

En France, on a quoi?

On a eu Massin, bien sûr, mon adolescence a été hantée par les couvertures des Folio  :

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Et Jean-Jacques Pauvert, avec notamment sa géniale collection Libertés, jamais égalée :

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Mais après c’est tout. Les livres sur les présentoirs des librairies sont – à quelques maisons près, comme Naïve – d’une laideur confondante. Chez Gallimard ils ont décidé de faire peau neuve, et ont saccagé consciensieusement l’équilibre inquiétant, trouvé par Massin, avec une affreuse typo de couleur pour le titre et l’auteur. Quant aux collections de poches, soit on navigue dans le franchement laid « J’ai lu », « Presse Pocket », et « Le livre de poche », soit dans le chiant /ringard, comme chez Garnier Flammarion. Ce qui est intéressant c’est que la laideur de la conception a été clairement assumée lors du lancement du « Livre de Poche », il s’agissait de créer une collection dont l’allure assumait clairement le côté bon marché et jetable de l’objet, et en France (ce qui n’arriverait jamais au Japon par exemple), ça veut dire : moche.

Et enfin si vous voulez lire un avis complètement opposé au mien, je vous recommande le (très beau) texte de Michel Houellebecq sur « J’ai Lu », dans son volume d’articles publié chez Flammarion (Interventions 2).

Politique éditoriale

6 mars 2009

Comme c’est sans doute la question numéro 1 au sujet de la maison d’édition, la question numéro 2 étant : « Pourquoi Rue Fromentin? », je commence par cela.

En général on me demande (légitimement) ce que seront mes premiers livres, à ce moment je réponds : Barbey d’Aurevilly et Britney Spears, et là je perds la moitié de l’assistance en route.

Je commence par ce qu’il n’y aura pas : à priori pas de fiction, ni de roman, ni de poésie.  Du moins dans un premier temps.

J’ai passé ma vie à lire des romans, mais ne me demandez pas pourquoi je préfère publier des essais, et par essais je n’entends pas les textes universitaires qui pullulent chez Point Seuil, mais des textes personnels, d’analyse sur un sujet, où le regard et la subjectivité dominent. Finalement, je suis partie du constat que à la fois en littérature et dans la vie, je n’aimais rien de plus que d’entendre parler les gens des choses qu’ils aimaient.

Cela ne vous avance pas beaucoup?

Voici quelques exemples : auraient ainsi dû paraître aux Editions Rue Fromentin : tout Lester Bangs, Lovecraft par Michel Houellebecq, Honni soit qui Malibu de Philippe Garnier, tout Yves Adrien, Jérôme Lindon par Jean Echenoz, Contre Sainte Beuve de Marcel Proust, Les Essais d’Emmanuel Berl, et à peu près tous les textes de Paulhan.

Nous essaierons de nous rattraper dans les dix années à venir.


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